Barguiner, petit guide de survie pour acheter un « char » au Québec

Vous vous préparez à acheter un char au Québec ? Mieux vaut maîtriser l’art de barguiner !

Issu de l’anglais to bargain, « négocier un prix, faire une affaire », barguiner (ou bargainer), que beaucoup considèrent comme franglais, a pourtant des racines bien françaises.

En effet, le verbe anglais to bargain serait issu de l’ancien français bargaignier, « marchander », lui-même issu du francique borganjan, « prêter ».

Barguiner est donc un emprunt à un emprunt. C’est la version linguistique de « donner au suivant ».

Barguiner, est tout un art. C’est plus que simplement demander un rabais ; c’est engager une discussion prolongée, souvent animée comme on le voit entre notre vendeur au veston carreauté (à carreaux) et son client réfractaire.

Dans le contexte des finances personnelles au Québec, l’art de barguiner est essentiel pour quiconque veut en avoir pour son argent ou pour éviter de se faire passer un sapin.

— Pour ne pas payer trop cher son nouveau char, Jules a barguiné chaque piastre. Il a épuisé le vendeur. Du grand art !

Qui est Jos Bleau ?

Jos Bleau, c’est monsieur Tout-le-Monde, mais avec une connotation plus négative. Il n’est pas aussi vulgaire que le beauf français, mais pas aussi neutre que le Monsieur Dupont de la France.

— Ce n’est pourtant pas si compliqué que ça de changer une roue, n’importe quel Jos Bleau est capable de faire ça !

— Arrête de stresser pour la présentation. T’es juste un autre Jos Bleau pour la compagnie. Ils se fichent de tes idées.

On peut écrire Jos Bleau, Joe Bleau, Jos Blow ou Joe Bloe. Mais habituellement, on écrit Jos, diminutif de Joseph, un prénom très fréquent à une certaine époque au Québec. Toutefois, le prénom Joe est aussi très répandu, influencé par la graphie anglaise.

Nos chars ne sont pas vos chars

Au Québec, les mots automobile et voiture sont utilisés, mais char est très présent dans la langue parlée. Historiquement, ce mot désignait les véhicules à traction animale (chars à bœufs, chars à chevaux). À l’arrivée de l’automobile, le terme char est resté ancré au Québec, alors qu’en France, l’usage a privilégié voiture ou automobile.

En Europe, le mot char fait surtout référence aux chars d’assaut ou aux chars allégoriques. D’où la surprise de nos cousins lorsque nous leur disons qu’en fin de semaine (ce week-end), nous prévoyons de faire un tour de char dans les Laurentides.

La proximité linguistique entre le mot français char et le mot anglais car expliquerait pourquoi char est resté si vivant au Québec.

Pour approfondir les expressions, comme c’est pas les gros chars, nous vous invitons à consulter : 15 expressions et mots québécois liés aux chars.

L’usagé au Québec

L’enseigne de Jos Bleau précise : chars usagés.

L’emploi du mot usagés (de l’anglais used) est critiqué lorsqu’il remplace d’occasion ou de seconde main.

Les chars usagés sont donc des voitures d’occasion.

À noter que la locution vendeur de chars usagés est une insulte utilisée pour désigner une personne dynamique, à la poignée de main trop ferme, qui a du bagou mais qui n’inspire pas confiance. 

— As-tu vu le nouveau chum (copain) de Julie ? Il fait vendeur de chars usagés.

Je veux un rabais de 100 piastres

Dans la langue familière du Québec, le mot piastre est synonyme de « dollar ». Durant une négociation entre deux individus, le mot piastre a donc de fortes probabilités d’être utilisé.

— Tout ce qui intéresse Jos Bleau dans la vie, c’est faire la grosse piastre (faire la piastre, c’est gagner beaucoup d’argent).

Mais attention, à l’oral, nous prononçons « piasse ». L’omission du son tr, crée souvent une méprise auditive : plusieurs cousins français croient entendre le mot pièce, alors qu’il s’agit bien de piasse.

Dans la langue familière du Québec, le mot piastre est synonyme de « dollar ».
Ça va te coûter un gros vingt piastres.

L’utilisation du mot piastre remonte à la fin du 17e siècle. En Nouvelle-France, la monnaie qui circulait alors était la piastre espagnole dont le nom serait d’origine italienne ; comme quoi l’argent n’a pas de frontières. La monnaie espagnole a été abandonnée, mais le mot piastre s’est imposé comme équivalent français du mot anglais dollar. En 1835, dollar a été francisé par l’Académie française. Cela n’a toutefois pas empêché le mot piastre de survivre dans la langue populaire.

Connaissez-vous les expressions québécoises c’est avec des cennes qu’on fait des piastres ou changer quatre trente sous pour une piastre ?

Se faire passer un sapin

Dans sa négociation avec le vendeur, l’acheteur craint de se faire passer un sapin.

Cette expression colorée signifie « se faire duper ou tromper sur la qualité d’une marchandise ». Elle trouve son origine dans l’histoire forestière du Québec : à l’époque, des vendeurs malhonnêtes tentaient de vendre du bois de sapin baumier, une essence très commune et de faible valeur, en le faisant passer pour du bois de pin ou d’épinette, beaucoup plus nobles et résistants.

— Jules pensait avoir trouvé la perle rare, mais après trois pannes en une semaine, il a réalisé qu’il s’était fait passer un sapin et qu’il avait acheté un vrai citron.

Et repartir avec un citron

Si l’on se fait passer un sapin chez le concessionnaire, on risque fort de repartir avec un citron. Ce terme, calqué directement de l’anglais lemon, désigne en québécois une voiture (ou tout autre appareil) qui accumule les défauts et les bris mécaniques. C’est, en somme, de la camelote. L’acheteur malchanceux se retrouve alors avec un véhicule qui passe plus de temps au garage que sur la route.

À quand une loi-anti-citron ? Article paru dans La Presse.

Le vendeur de chars

Pour terminer et vous lancer un petit défi, nous vous proposons la vidéo Le vendeur de char des Têtes à claques. C’est l’occasion d’entendre l’accent québécois sous stéroïdes, accompagné d’une avalanche presque indigeste de franglais.

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