Comprendre les paroles de la chanson « L’Amérique pleure »

Karl Tremblay, le chanteur des Cowboys Fringants, nous a quittés le 15 novembre dernier.

Avoir le motton : être ému, éprouver une forte émotion.
Avoir les yeux pleins d’eau : être au bord des larmes.

« En Karl Tremblay, nombreux voyaient l’incarnation de cette québécitude : un mélange de rébellion, de poésie et d’authenticité brute. Son héritage artistique, pilier de la langue française, prouve que la chanson francophone peut être vibrante, pertinente et universelle ».

Maka Kotto, ancien ministre de la Culture du Québec, dans le Journal de Montréal

Les Cowboys Fringants avaient également conquis le cœur de nombreux francophones à l’extérieur des frontières du Québec.

Pour rendre hommage à ce grand artiste, nous consacrons un article à la chanson L’Amérique pleure. Nous avons écrit cet article en collaboration avec Guillaume Gaguet, un fan fini du groupe (un fan fini, c’est un admirateur inconditionnel).

Guillaume, notre cousin français, nous a fait part des termes et tournures pour lesquels un éclaircissement semble nécessaire. Cette collaboration donnera bientôt naissance à un livre, un pont entre nos deux cultures à la fois similaires et différentes.

L’Amérique pleure

Dans L’Amérique pleure, les Cowboys Fringants ont utilisé plusieurs anglicismes, car cette chanson raconte l’histoire d’un camionneur qui traverse l’Amérique, un continent majoritairement anglophone.

Les paroles de la chanson se trouvent à la fin du texte.

Les termes 

1 — Poqué : une poque (de l’anglais puck) est une bosse, une contusion ou une ecchymose, habituellement causée par un coup. Par extension, avoir la face poquée, c’est avoir mauvaise mine. De plus, un poqué est une personne mal en point, meurtrie par la vie. En France, le terme poque (aujourd’hui vieilli) désigne littéralement et presque exclusivement une bosse sur la carrosserie d’un véhicule (cet emploi viendrait plutôt du flamand, pokken, que de l’anglais).

2 — Char : automobile, voiture, et non pas un char d’assaut ou un char allégorique. Le mot char, de registre familier, est d’emploi très courant au Québec.

3 — Couple (écrit coup’ dans la transcription ci-dessous) : le mot couple ne signifie pas toujours « deux ». Il peut aussi vouloir dire « quelque, quelques-uns ». Dans ce contexte, couple est employé au féminin.

4 — Poffe : bouffée (un emprunt à l’anglais puff). De plus en plus, l’anglicisme puff désigne en France les cigarettes électroniques à usage unique, le sens initial de bouffé désignant ici l’objet.

5 — Job done : le travail est fait, terminé.

6 – Mope : désigne une serpillère, outil bien utile pour faire le ménage (de l’anglais mop). Également orthographié moppe. En France, si le terme est connu de tous, certains régionalismes lui préfèrent l’emploi du mot wassingue (essentiellement dans le Nord, emprunt au flamand), cinse (ouest du pays) ou encore panosse (dans les Alpes et en Suisse).

7 — Trucker : (prononcé « troké ») conduire un camion de façon professionnelle, un trucker (prononcé « trokeur ») est un camionneur.

8 — Se parker (s’écrit aussi se parquer) : se garer, se stationner. Au Québec, on se parque dans un stationnement, alors qu’en France on se stationne sur un parking.

9 — Shooté : injecté. Dans ce contexte, shooté fait référence aux méthodes d’élevage industriel où on injecte des substances chimiques aux animaux pour qu’ils grossissent plus vite. Par exemple, le poulet ou le bœuf shooté aux hormones (injecté d’hormones). En France, l’adjectif désigne le plus souvent une personne subissant les effets de l’ingestion d’une drogue, et par extension les lieux mis en place par le gouvernement afin d’encadrer la prise de drogues et limiter ses effets (salles de shoot).

10 — Truck Stop : relais routier.

11 — Chnoute : excréments ou marchandise de mauvaise qualité. S’écrit chnoute, chnoutte ou chenoute.

12 — Fucké : dérangé, excentrique, bizarre.

13 — Jouer la game : suivre les règles, se conformer.

14 — Être pogné : être pris, être contraint, être coincé. Pogner est un verbe passe-partout qui possède plus de 15 significations. Dans le contexte de la chanson, le terme signifie que le camionneur n’a guère d’autre choix que de manger de la nourriture de mauvaise qualité sur une aire de repos.

Les expressions

1 — C’est pas le Klondike : le Klondike est une rivière du nord du Canada qui se jette dans le fleuve Yukon. La découverte d’or dans cette région a provoqué une ruée vers l’or de 1896 à 1906. Non trucker c’pas vraiment l’Klondike signifie que conduire un camion pour gagner sa vie n’est pas très payant.

2 — Passer dans le beurre : rater son coup, passer dans le vide, donner un coup d’épée dans l’eau, passer inaperçu.

3 — Être rendu : être devenu. Le monde est rendu fou signifie ici « le monde est devenu fou ».

4 — La soupe du jour : traduction littérale de l’anglais soup of the day, potage au menu aujourd’hui, soupe du chef, soupe du moment.

Les lieux 

1 — Florida Turnpike : autoroute située en Floride. C’est l’axe principal qui relie Orlando à Miami, deux des plus grandes villes de cet État américain.

2 — Montmagny : ville du Québec, située sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, dans la région de Chaudière-Appalaches, environ 50 km à l’est de la ville de Québec. Montmagny compte environ 11 000 habitants.

3 — Interstate 95 : (I-95) l’autoroute principale nord-sud de la Côte Est des États-Unis, longue de plus de 3 000 km. Elle relie le Canada au sud de la Floride.

Les paroles de la chanson L’Amérique pleure

Encore un jour à se l’ver
En même temps que le soleil
La face encore un peu poquée
D’mon quatre heures de sommeil (yeah!)
J’tire une coup’ de poffes de clope
Job done pour les vitamines
Pis un bon café à l’eau d’mope
Histoire de s’donner meilleure mine

J’prends le Florida Turnpike
Demain soir ch’t’à Montmagny
Non trucker c’pas vraiment l’Klondike
Mais tu vois du pays (yeah!)
Surtout ça t’fait réaliser
Que derrière les beaux paysages
Y’a tellement d’inégalités
Et de souffrance sur les visages

La question qu’j’me pose tout l’temps :
Mais comment font tous ces gens
Pour croire encore en la vie
Dans cette hypocrisie ?
C’est si triste que des fois quand je rentre à la maison
Pis que j’parke mon vieux camion
J’vois toute l’Amérique qui pleure
Dans mon rétroviseur…

Moi je traîne dans ma remorque
Tous les excès d’mon époque
La surabondance surgelée
Shootée, suremballée (yeah!)
Pendant qu’les vœux pieux passent dans l’beurre
Que notre insouciance est repue
C’est dans le fond des containers
Que pourront pourrir les surplus

La question qu’j’me pose tout l’temps :
Mais que feront nos enfants
Quand il ne restera rien
Que des ruines et la faim ?
C’est si triste que des fois quand je rentre à la maison
Pis que j’parke mon vieux camion
J’vois toute l’Amérique qui pleure
Dans mon rétroviseur…

Sur l’Interstate 95
Partent en fumée tous les rêves
Un char en feu dans une bretelle
Un accident mortel (yeah!)
Et au milieu de ce bouchon
Pas de respect pour la mort
Chacun son tour joue du klaxon
Tellement pressé d’aller nulle part

La question qu’j’me pose tout l’temps :
Mais où s’en vont tous ces gens ?
Y’a tellement de chars partout
Le monde est rendu fou
C’est si triste que des fois quand je rentre à la maison
Pis que j’parke mon vieux camion
J’vois toute l’Amérique qui pleure
Dans mon rétroviseur…

Un aut’ truck stop d’autoroute
Pogné pour manger d’la chnoute
C’est vrai que dans la soupe du jour
Y’a pu’ tellement d’amour (yeah!)
On a tué la chaleur humaine
Avec le service à la chaîne
À la télé un aut’ malade
Vient d’déclencher une fusillade

La question qu’j’me pose tout l’temps :
Mais comment font ces pauvres gens
Pour traverser tout le cours
D’une vie sans amour ?
C’est si triste que des fois quand je rentre à la maison
Pis que j’parke mon vieux camion
J’vois toute l’Amérique qui pleure
Dans mon rétroviseur…

Ouais, n’empêche que moi aussi
Quand j’roule tout seul dans la nuit
J’me d’mande des fois c’que j’fous ici
Pris dans l’arrière-pays (yeah!)
J’pense à tout ce que j’ai manqué
Avec Mimi pis les deux filles
Et j’ai ce sentiment fucké
D’être étranger dans ma famille
La question qu’j’me pose tout le temps
Pourquoi travailler autant
Éloigné de ceux que j’aime
Tout ça pour jouer la game
C’est si triste que des fois
Quand j’suis loin de la maison
Assis dans mon vieux camion
J’ai tout’ l’Amérique qui pleure
Que’que part au fond du cœur

Les Cowboys FringantsL’Amérique pleure
Textes et musique : Jean-François Pauzé
Album : Les Antipodes, 2019
Label : La Tribu

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